Histoire de l’abbaye

Résumé

A l’origine ancienne abbaye bénédictine fondée au IXe siècle pour accueillir la relique de Saint Jean-Baptiste, l’Abbaye Royale connut une histoire agitée de sa fondation à la Révolution.
En 1010 le modeste monastère fait place à une importante Abbaye qui deviendra une des étapes majeures du pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle.
Détruite et reconstruite à maintes reprises, l’actuelle Abbaye, le plus remarquable complexe architectural de la ville de Saint-Jean d’Angély, est un vaste ensemble de style classique édifié au XVIIe siècle.
Au XVIIIe siècle, les salles sont réaménagées selon « goûts nouveaux », rocaille et Louis XVI. Bien National à la Révolution française, l’Abbaye délaissée deviendra collège puis lycée.
A partir des années 80, cet ensemble classé monument historique est réhabilité.
 

Histoire de l’Abbaye Royale de Saint Jean d’Angély

Angeriacum et la légende de la relique du chef de saint Jean-Baptiste

Au IXe siècle, en 817, Pépin, petit-fils de Charlemagne, duc-roi d’Aquitaine, réside à Angeriacum, palatium probablement fondé sur l’emplacement d’une villa gallo-romaine.
La légende raconte qu’il part combattre les envahisseurs venus de la mer et débarqués à Angoulins près de La Rochelle. Dans le même temps, un moine, Félix, et son compagnon reçoivent en songe l’ordre divin de se rendre en Egypte, à Alexandrie, d’y récupérer la tête de Jean le Baptiste et de la rapporter par bateau. Miraculeusement, cette même embarcation accoste à Angoulins où Pépin est averti par un rêve de l’arrivée de la précieuse relique. Pépin la reçoit avec ferveur et le miracle s’accomplit : ses guerriers francs morts aux combats ressuscitent. En triomphe, la relique est apportée à Angeriacum qui devient dès lors Saint-Jean d’Angély.

La première abbaye

Quoi qu’il en soit de cette légende, un monastère est fondé dans les années qui suivent l’arrivée de la relique. En 838, une charte de Pépin accorde à l’abbaye l’exemption des péages fluviaux sur l’étendue de l’Aquitaine. De cette première communauté on ne connaît rien ; il est néanmoins possible de croire qu’elle connût le sort de ses semblables : victimes des raids vikings du IXe siècle. On sait seulement que la relique disparaît au cours d’un pillage.
Vers 940, le comte Ragaire et l’évêque Eble de Limoges demandent au roi Louis IV, dit d’Outremer (936 -†954), d’ordonner la reconstruction de l’abbaye. Le roi accède à la demande et nomme le premier abbé connu, Martin, qui leur enjoint de suivre la règle de saint Benoît.
Cette première communauté monastique connaît une période de prospérité et reçoit de nombreux dons : terres, forêts, vignes, pêcherie, moulins et marais salants.
L’abbé Hilduin et la redécouverte de la relique
En 989, le roi Hugues Capet confirme l’élection comme abbé de Hilduin. Si ce n’étaient les querelles avec le duc d’Aquitaine Guillaume-le-Grand (995- †1030), inconsolable de la perte de la relique, la vie des moines serait des plus paisibles ! Aussi n’est-il pas étonnant de voir réapparaître celle-ci en octobre 1010 lors d’un voyage à Rome du duc. La relique était cachée dans un mur en ruine… Des doutes subsistent puisqu’Adhémar de Chabannes précise dans ses Chroniques « on dit que c’était le chef du Précurseur ».
De grandes festivités sont organisées auxquelles sont conviées les grandes personnalités de l’époque. Le roi Robert le Pieu offre pour l’occasion une conque en or dans laquelle la tête est déposée. Des miracles ont lieu… L’abbé Théodolin de Maillezais est frappé de cécité après avoir dérobé et caché dans sa bouche une dent du Précurseur. Il ne retrouve la vue qu’à la suite d’un repentir public.
Le monastère et l’abbatial étant devenus trop exigus, le duc Guillaume d’Aquitaine ordonne la construction d’une nouvelle abbaye et charge Odilon de Cluny (962- †1030) de réorganiser la communauté monastique. En 1050, la comtesse Agnès de Bourgogne (v. 995 – †1067), veuve du duc d’Aquitaine et remariée avec Geoffroy Martel comte d’Anjou, se rend à la consécration de l’abbatiale et confirme toutes les donations antérieures.

Saint-Jean d’Angély : un sanctuaire de pèlerinage

La mise en valeur de la relique de saint Jean-Baptiste par les bénédictins de Cluny entraîne une quasi obligation pour les pèlerins de se rendre à Saint-Jean d’Angély pour vénérer ou implorer l’intercession du saint cousin du Christ. La venue des pèlerins entraîne aussitôt une intense activité au sein du monastère et du petit bourg naissant. Très vite le village se développe en ville prospère et active.
Vers 1100, l’abbaye Saint-Jean Baptiste est à la tête de nombreux monastère et prieurés qui en fait la plus puissante filiale de Cluny.

L’abbé Henri, un curieux personnage

A la mort d’Ausculphe, les moines élisent comme père abbé Fouché, abbé de Tonnay-Charente. Mais, sans doute pour mieux contrôler Saint-Jean ou éviter une sécession, Hugues le Grand, par l’intermédiaire de l’évêque d’Angoulême et du comte du Poitou Ramnulfe, impose à sa place Henri.
Henri est le neveu de la duchesse Audéarde, comtesse du Poitou et cousin d’Henri Ier Beauclerc, roi d’Angleterre. Evêque de Soisson mais suspecté de simonie, il devient prieur de Savigny puis grand prieur de Cluny. Il remplace donc souvent l’abbé absent, obtient sa confiance et devient donc abbé de Saint-Jean en 1104.
Son abbatiat est désastreux. Il décourage nombre de moines de rattacher leur monastère à Saint-Jean, conteste l’élection de Raymond Chesnel à l’évêché de Saintes en l’accusant de simonie et se retrouve à son tour accusé d’avoir soudoyé le légat pontifical pour annuler l’élection… Encore en 1117, à la mort de l’évêque de Saintes, il s’installe sur le siège épiscopal ! Il est chassé par le chapitre. Enfin, par intrigue, il se fait nommer légat en Angleterre ; là il se fait élire abbé de Peterborough. Mis en demeure de ne conserver qu’une abbaye, il atermoie pendant cinq ans et passe six mois dans l’une et autant dans l’autre en empochant les bénéfices des deux…
En 1130, alors qu’éclatait le schisme qui opposait le pape Innocent II à l’antipape Anaclet, l’évêque d’Angoulême, le duc Guillaume suivi d’Henri prennent le parti de ce dernier. Révoltés, les moines de Saint-Jean, placés au côté du pape réfugié à Cluny, chasse Henri. Irrité, le duc Guillaume envahit l’abbatiale le jour de la Saint-Jean 1131 et rafle les dons déposés devant l’autel. Finalement en 1134, le duc rencontre Bernard de Clervaux à Parthenay et renie Anaclet. Un an plus tard, il revient à Saint-Jean et confirme les privilèges de l’abbaye.

L’abbaye du temps d’Aliénor d’Aquitaine

Le roi Louis VII et sa femme Aliénor confirment eux aussi les donations à l’abbaye. En 1151, après leur séparation, Aliénor épouse Henri Plantagenêt qui deviendra roi d’Angleterre, et prend possession de la ville sans se soucier de l’abbaye. Elle dote la ville de murailles et impose un sénéchal. Dans ce même temps, les dissensions entre Cluny et l’abbaye s’aggravent : Saint-Jean perd son autorité sur Saint-Cybard d’Angoulême.
Le 14 juillet 1199, Jean sans terre et sa mère Aliénor octroient la première charte de commune aux bourgeois en échange de leur engagement à défendre la ville. Trois pouvoirs cohabitent désormais. Celui du roi par le sénéchal ; celui de l’abbé qui reste seigneur du bourg ; celui de maire limité à l’administration civile. Cette charte sera à nouveau confirmée en 1214 par Philippe Auguste qui s’est emparé de la ville. Ces deux souverains signent une trêve en 1224. L’abbé est médiateur pour le roi d’Angleterre. Suite aux dissensions avec Cluny, en 1215, l’abbaye se sépare de Saint-Cybard en abandonnant le prieuré de Bury. Jusqu’en 1242, la région est touchée par des pillages de bandes armées qui rançonnent la campagne ; aussi bien au nom des rois de France que ceux d’Angleterre. Une de ces bandes est sans doute responsable de l’incendie de l’abbaye en 1234, détruisant du même coup l’abbatiale romane.

La construction de l’abbatiale gothique

Il est difficile de dater le début de ce vaste chantier avec exactitude. Il parait vraisemblable de le faire débuter à la suite de l’incendie. Le chantier semble coïncider avec une période de paix assez longue (1242-1337). Les travaux sont onéreux mais les revenus de l’abbaye sont alors considérables : commerce du vin vers l’Angleterre et les Flandres ; marais salants qui fournissent le grand centre saunier de Cognac. Hélas, aucun document significatif n’atteste de l’avancement du chantier gothique, ni même de son aboutissement. Ainsi, le vaste édifice gothique décrit par le dessin à la plume, connu sous le nom d’Ichnographia, n’a peut être jamais été terminé… N’est-ce pas là une projection fantasmée d’un vaste projet que tous rêvaient de voir achever ? Seul Dom Fonteneau révèle avec exactitude la splendeur de l’abbatiale.
Le vaisseau avait 300 pieds (97 m.) de longueur ; le transept avait 156 pieds de long (50 m.) ; la grande nef 36 pieds (12 m) de large et les collatéraux 20 pieds (6, 50 m) ; les voûtes de la nef et de la croisée avait 100 pieds (32 m) de haut
Ville frontière, Saint-Jean d’Angély doit dès 1330 repousser les attaques de bandes anglo-aquitaines. En 1336, le comte de Derby, duc de Lancastre met le siège devant la cité. Après une résistance de courte durée les bourgeois se rendent ; évitant les massacres et les destructions. En remerciement, Derby donnera même une forte somme d’argent à la ville et à l’abbé pour la réparation des dommages.

Le temps des abbés commendataires (désignés par le pape)

En 1462 se produit un évènement majeur. L’abbé Robert devient évêque de Nîmes tandis qu’à sa place, le cardinal d’Avignon, Jean Alain, est nommé abbé devant une assemblée de moines stupéfaits. Les Bénédictins comprennent que le temps des abbés commendataires est venu.
Le second abbé commendataire est Jean de La Balue, connu pour l’hospitalité que Louis XI lui offre pendant douze années dans ses prisons de Loches.
Le troisième, Jourdain Favre est accusé d’avoir empoisonné Charles de Guyenne, frère du roi, et sa maîtresse. Jourdain mourra dans sa prison…
Malgré le retour de la paix, le régime des abbés commendataires associé au contexte de la guerre de Cent Ans laisse l’abbaye et ses moines dans une situation difficile. Un document de 1549 permet de constater l’amenuisement considérable des revenus. La guerre a ruiné nombre de prieurés, de fermes et de moulins mais de nombreuses filiales de Saint-Jean s’en sont aussi détachées, après de ruineux procès. Des donations d’antan il ne reste rien. Les revenus ont été remplacés par le don pour la prière des défunts ou les messes pour les âmes. Cet argent doit encore être partagé avec les nombreux monastères créés au XIIIe siècle dans la ville.

Les Guerres de religion et la destruction de l’abbaye

Au début du XVIe siècle des émissaires venus de Genève et de Strasbourg arrivent dans la région. Ils propagent les idées de Calvin. Le terrain est favorable à la Réforme et ils convertissent une bonne part de la population. Mais bien vite, ce mouvement de simple réforme religieuse devient politique puis insurrectionnel.
En 1562, Charles IX tente d’apaiser la situation par l’ « Edit de Pacification » qui permet aux Réformés d’avoir un temple et un cimetière dans les faubourgs. Mais il est trop tard. Louis de La Rochefoucauld s’empare de la ville où un synode proclame le droit à la rébellion contre l’autorité catholique. En juin de la même année, une foule conduite par le maire envahit l’abbaye et se livre au pillage. Tout ce qui est combustible passe par les flammes : livres, statues, ornements et… reliques. Prévenus, les religieux ont trouvés refuge à Néré.

Quelques mois plus tard la ville est reprise par les papistes ; un procès des émeutiers est instruit. Les religieux reviennent tant bien que mal dans le monastère en ruine où ils reçoivent la visite de Charles IX en 1565.
Les Réformés reprennent la ville une seconde fois en 1568 et détruisent méthodiquement les édifices religieux. Ils chassent les moines qui se dispersent dans les environs. Après un siège difficile, le roi reprend la ville un an plus tard. Au cours de ces événement, l’abbé Jean Chabot, indifférent aux destins des moines, jouit des revenus des possessions de l’abbaye et ne revient qu’à la fin des conflits en 1570.
A sa mort en 1572, il lègue les abbayes de Bassac et de Saint-Jean à son frère Guy, seigneur de Jarnac qui est Huguenot ! Les moines, eux, ne reviendront que trente ans plus tard…
L’assassinat d’Henri IV entraîne une dégradation de la situation tant pour la ville que pour l’abbaye. Les Réformés reprennent le pouvoir, en 1621, Louis XIII met le siège sous les murs de la cité. Prise, elle perd tous ses privilèges et même son nom. Elle devient Bourg-Louis pour un temps.

La reconstruction de l’Abbaye

Les moines reviennent. Découragés, ils pensent un temps à se séculariser. Mais on appelle au secours la puissante Congrégation de Saint-Maur qui leur envoie une dizaine de religieux qui se logent dans l’ancienne aumônerie.
Sous la conduite de prieur énergique, ils entament la reconstruction d’une abbaye neuve malgré de graves problèmes financiers. Les travaux vont vite et dans le même temps, prieurés et fermes sont remis en état. En 1632, Anne d’Autriche séjourne à l’abbaye et manifeste sa satisfaction. Plus tard, les jeunes époux Louis XIV et Anne s’y arrêtent à l’occasion de leur mariage à Saint-Jean-de-Luz.

La reconstruction de l’abbatial

Ce n’est qu’en 1741 que le prieur, le R. P. Gardes, pose la première pierre de la nouvelle abbatiale dont on commence les travaux par la façade, signe que le chœur est toujours debout.
Les travaux avancent de façon assez chaotique ; le manque d’argent provoque des interruptions… Notons à cette même époque la présence de Don Fonteneau qui rapporte de Poitiers une bonne partie du cartulaire.
En 1787, l’abbaye est à peu près dans le même état où nous la voyons aujourd’hui. L’aspect extérieur est identique à quelques détails près, seule l’affectation des pièces est différente. La façade de l’église et les murs de la nef sont tels qu’ils étaient avant 1789.
Cette année là voit l’effervescence qui couve depuis plusieurs années exploser en événements imprévisibles.

La Révolution de 1789

Dès l’ouverture des Etats généraux, les choses se précipitent. Novembre voit la suppression des ordres religieux et des vœux monastiques. Les biens du clergé sont «nationalisés», garantissant les émissions d’assignats.
En 1790, le District occupe une partie des bâtiments conventuels, les moines se réfugient dans les annexes. Et lorsque l’Assemblée vote la Constitution Civile du Clergé, la situation des religieux empire encore.
Les moines ont le choix entre deux options. Munis d’un léger pécule ils retournent dans leur famille ou bien ils prêtent serment constitutionnel et peuvent alors continuer l’exercice du culte avec un salaire et quelques avantages.
Les Bénédictins de Saint-Jean ne sont plus que seize et dans la misère. Deux prêtent serment et partent ; dix retrouvent leur famille. Les quatre autres continuent leur ministère et font ce qu’ils peuvent afin de retarder le moment du serment. Ils vivent chez des paroissiens charitables. En 1792, ils sont mis en demeure de prêter serment où de déguerpir. Ils s’exilent à Ségovie en Espagne où ils s’installent.

Temple de la vérité, de la raison, marché aux grains, fabrique de salpêtre et prison…

Que devient l’abbaye au départ des moines ? L’église, devenue entre temps église paroissiale, est transformée en salle de réunion et bureau de vote. Plus tard on y installe le Temple de la vérité puis de la raison. En 1794, elle devient marché aux grains. Enfin, en 1797, s’installe une fabrique de salpêtre. Le Consulat la rend au culte protestant.
Les tours de façade de l’abbatiale inachevée sont transformées en prison. Dans ces quelques cellules seront enfermés des prisonniers jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Quand au monastère, il subit des transformations mais souffre surtout de l’usage qu’en font les comités révolutionnaires peu soigneux.

Les vicissitudes du XIXe siècle

En 1804, le maire Griffon à l’idée de démonter les arcades du cloître et d’en faire une halle qui deviendra salle municipale. En 1813, elle devient séminaire mais un incendie la ravage quelques mois après. Enfin en 1882, l’abbaye devient collège d’état, lycée et à nouveau collège avant d’être rendue à la ville cent ans plus tard.